Turandot, «O divina bellezza! O sogno! O meraviglia!»
Au printemps 1924, Puccini avait remis à l’éditeur Casa Ricordi la partition de Turandot, terminant avec la mort de Liù ; il ne manquait plus que la partie finale. La première de l’opéra était prévue pour avril 1925 ; les contacts avec les artistes avaient déjà été pris et on réfléchissait à la mise en scène.
Puccini avait lui-même choisi Galileo Chini, un artiste florentin qui avait vécu et travaillé au Siam, pour la réalisation des décors, et Umberto Brunelleschi, lui aussi florentin installé à Paris, pour la création des croquis des costumes.
Le 3 novembre 1924, Puccini rencontre Arturo Toscanini, chargé de diriger l’opéra, et Giovacchino Forzano, responsable de la mise en scène, pour les derniers arrangements avant de partir pour Bruxelles, où le compositeur devait se rendre pour soigner le cancer de la gorge qui lui avait été diagnostiqué.
Malheureusement, le 29 novembre 1924, Giacomo Puccini meurt et l’opéra reste inachevé.
L’éditeur, au diapason de la famille Puccini et Arturo Toscanini, confie la tâche d’achever la partie finale de l’opéra au compositeur Franco Alfano, qui travaille à partir des quelques esquisses musicales laissées par le Maestro.
La première est reportée d’un an et Turandot est mise en scène le 25 avril 1926 au Teatro alla Scala de Milan.
La première de Turandot
Une foule impressionnante de personnalités est présente : maîtres, artistes, écrivains, grands imprésarios, chefs d’orchestre, éditeurs, tout le panthéon du théâtre et de l’opéra ; on y voit un grand déploiement d’élégance et beaucoup de grâce chez les dames, ainsi qu’une multitude de journalistes venus de toute l’Europe. Les loges débordent, le parterre est une formidable symphonie de tenues de soirée et de décolletés, les galeries sont bondées à craquer […].
À neuf heures, la lumière de la salle s’éteint. Soudain, dans cette pénombre, on voit surgir une silhouette noire et élancée. C’est Toscanini. La silhouette noire et élancée lève haut un bras armé d’une longue baguette frêle. Un instant. Et l’orchestre se jette sur la musique.
Arnaldo Fraccaroli, La soirée et le spectacle, tirés du « Il Corriere della Sera », 26 avril 1926.
O divina bellezza! O sogno!
Le Prince inconnu ne fut pas le seul à être ébloui par la beauté de Turandot au moment où elle apparut pour prononcer la mort du malheureux prince de Perse.
Les costumes, réalisés par la « Maison de costumes d’Art Caramba – A. Sapelli & C. », avec « une profusion de tissus, d’or, de pierres précieuses, un régal pour les yeux qui surpasse presque le plaisir procuré par la musique », étaient une création de Luigi Sapelli, mieux connu sous le nom de Caramba, directeur de la mise en scène de la Scala, surnommé « le Magicien » pour ses grandes compétences en matière de scénographie et d’éclairage.
C’est dans les costumes conçus pour Turandot que l’inspiration du costumier a atteint son apogée : les « vêtements d’une fantaisie précieuse » ont donné forme à la fierté, à la royauté, à la « beauté divine » de la Fille du Ciel.
Les vêtements de la princesse
Au début de l’année 2018, le Musée du Tissu de Prato a fait l’acquisition d’un coffre contenant divers objets provenant de la garde-robe de la soprano de Prato Iva Pacetti. Les études menées par la conservatrice du musée, Daniela Degl’Innocenti, ont permis d’identifier, parmi deux costumes et deux bijoux de scène, ceux dessinés par Caramba pour la première de l’opéra et portés par Rosa Raisa, la première soprano de l’histoire à interpréter le rôle de la « Princesse du gel ».
Costume de Turandot, Acte I
1926-1936 Dentelle mécanique en rayonne et fil d’argent, imprimée au pochoir et ornée d’un galon en fil métallique réalisé à la machine Cornely. Doublure en toile de coton.
Parure de tête
Maison Corbella, Milan, 1926
Embouts : alliage de laiton ; estampage, ajourage, dorure galvanique ; cristaux colorés taille cabochon
Pendentifs : fausses perles en verre rempli de cire, strass colorés, cristaux colorés taille cabochon
Ajouts : tige, reproduction de l’embout gauche (en regardant l’opéra) (2020)
Perruque avec ornements
Maison Biffi Ridolfo, fournisseur du Teatro alla Scala
Cheveux humains, galon doré, ornement confectionné avec cordon en fil de coton, cuir, perles, cristaux colorés.
Costume de Turandot, Acte II
1926-1936
Tissu de la tunique : tissu lamé ; soie, fil métallique doré. Doublure en toile de coton. Motif composé de petits triangles de différentes tailles dont les sommets sont orientés en alternance. Le tissu est orné d’une décoration au pochoir composée de larges volutes stylisées qui partent du centre du dos du costume dans des directions opposées.
Tissu des manches : tissu lamé ; soie, fil métallique doré
Couronne de Turandot
- Poinçon A. CORBELLA – MILANO au dos de la tiare
Alliage de cuivre, feuille de laiton, feuille d’alliage de cuivre ; feuilles découpées aux ciseaux, estampage, godronnage, soudure à l’étain, argenture galvanique ; strass taille brillant, fausses perles en verre rempli de cire ; perles synthétiques en forme de goutte (intégrées) ; galons en métal doré, plumes d’autruche (intégrées).
¡Viva Puccini!
Le cortège a disparu; sur scène, Calaf et la princesse Turandot s’immobilisent dans une posture de douleur, l’orchestre se tait.
On voit alors Toscanini se tourner vers le public. Il reste un instant indécis, presque n’arrivant pas à surmonter l’émotion qui l’étreint, puis, d’une voix étouffée, il prononce les mots que le Maître mourant avait dictés en pensant à son œuvre inachevée: «Ici, Toscanini dira…». Et Toscanini dit :
« Ici s’achève l’œuvre laissée inachevée par le Maître en raison de sa mort »
Le public a un moment d’hésitation. Il savait que la première représentation s’arrêterait là, mais soudain, la scène exceptionnelle, et le fait que Toscanini ait voulu accomplir personnellement ce rituel, le bouleversent. Puis, lentement, le rideau se ferme. Toscanini descend et disparaît, et alors un cri s’élève dans le silence de la salle :
« Vive Puccini ! »
Arnaldo Fraccaroli, La soirée et le spectacle, tirés du « Il Corriere della Sera », 26 avril 1926.
« Avec Chini et Brunelleschi, on pourra obtenir une « mise en scène » artistique et surtout inhabituelle et originale »
Lettre de Giacomo Puccini à Carlo Clausetti, 14 février 1924
Les décors de la première représentation furent donc réalisés à partir des esquisses de Galileo Chini, comme l’avait décidé le compositeur. Qu’en fut-il, en revanche, des costumes commandés par Puccini et la Casa Ricordi à Umberto Brunelleschi ?
Le prétexte officiel de leur exclusion fut que Brunelleschi avait pris un retard considérable dans la livraison des costumes et que le Teatro alla Scala craignait que leur nombre ne soit pas suffisant « pour constituer une garde-robe riche, selon les usages du théâtre ». La mission – avec l’accord de Toscanini, Forzano, des librettistes Simoni et Adami et de la famille Puccini – fut donc confiée à Caramba, directeur des décors.
L’éditeur Ricordi avait toutefois signé un contrat avec Umberto Brunelleschi et ses dessins furent donc réalisés pour la première à Rome, le 29 avril (à peine 4 jours après la première à Milan) et pour toutes les autres « premières » dans les théâtres du reste du monde auxquels la Casa Ricordi fournissait, outre le matériel musical, des croquis de décors et des figurines de référence.
La maison Ricordi utilisa également les costumes de Brunelleschi pour la promotion de l’opéra.
O meraviglia!
Lors de la première représentation au Metropolitan Opera House de New York, le 16 novembre 1926, c’est Maria Jeritza qui incarna la Princesse des glaces.
Dans une critique, son entrée en scène est décrite ainsi :
« Contrairement aux autres Turandot, qui faisaient leur entrée au deuxième acte par le haut, Jeritza entrait par l’avant-scène, montant majestueusement l’énorme escalier tout en maîtrisant sa très longue traîne de telle sorte que, lorsqu’elle atteignait le moment où elle chantait « In questa reggia », le costume semblait recouvrir toute la scène. Puis, pendant la scène des devinettes, Jeritza descendait l’escalier pour s’approcher du Prince, sans hésitation, traînant derrière elle sa lourde traîne avec désinvolture, suscitant un grand émerveillement chez le public. »
Le costume
Réalisé d’après le croquis de Brunelleschi, le costume se compose de deux pièces : une tunique et un manteau. Le manteau, en velours de soie noir, est doublé d’un rasatello rouge. Il présente de larges manches tombant jusqu’au sol, avec un ourlet rembourré et une traîne brodée de fils métalliques, de paillettes en gélatine et en métal, ainsi que de verre ou de cristal. La tunique est en lamé doré, avec des broderies en velours, en soie polychrome, en paillettes et en perles. L’ensemble est complété par une coiffe en métal ajouré, ornée de verres colorés et de pendentifs en perles.
Maria Jeritza
Née à Brno (Tchécoslovaquie) en 1887, elle fut l’une des plus grandes interprètes du répertoire de Puccini, célèbre surtout pour son interprétation de Tosca. Elle fit la connaissance de Giacomo Puccini à l’occasion de la première autrichienne de La Fanciulla del West en 1913.
La soprano a interprété 23 des 27 représentations de Turandot données au Metropolitan de New York de 1926 à 1930, et une fois les représentations terminées, elle a conservé les costumes de scène. À sa mort, en 1982, elle a laissé des dispositions pour qu’un costume soit donné à la Fondation Giacomo Puccini afin d’être exposé au musée.
Les originaux des photographies de Maria Jeritza sont conservés au Photostudio Setzer-Tschiedel de Vienne.